Les pieds sur Terre, et la tête dans les étoiles...
Vous les avez forcément vus, tous ces petits petons qui se baladent dans le métro. En 2024, c’était le BRAT summer : on fumait des clopes, on enchainait les pintes (bon ça, ça n’a pas trop changé) et on enfouissait nos pieds sous des santiags ou des Dr Martens un peu destroy. Cette année, c’est l’inverse : on les montre.
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Couvrez ces pieds que je ne saurais voir !
…Aurait écrit Molière, si Tartuffe était sorti en 2025. Non sans un brin d’hypocrisie, l’on semble parfois offusquer à la vue de tous ces pieds. Pourtant, un pied reste un pied, qu’il soit sur la plage ou dans le métro.
Cet été, on a vu se développer une tendance plus qu’étonnante : nos pieds sont au centre de toutes les attentions. On les a aperçus avec des tongs, des ballerines transparentes, des tabis et même des Vibram Five Fingers. Il y a quelques mois pourtant, ces dernières nous procuraient encore des terreurs nocturnes. On écarquillait les yeux quand notre cousin fan de trail débarquaient avec en repas de famille, et on avait un peu honte quand notre tante un peu trop amoureuse de la nature nous rendait visite à Paris avec.
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Même si on a tendance à vouloir les cacher, les pieds sont intrinsèquement liés à toute une partie de la mode : l’histoire de la chaussure. Cet accessoire, essentiel d’abord par le confort qu’il procure, est pourtant un indicateur clé pour comprendre une époque, ses codes et ses aspirations. Au XVIIIème siècle, les hommes issus de la noblesse arboraient toute sorte de talonnettes, comme un symbole pour se montrer physiquement et métaphoriquement “au-dessus” du peuple qui, lui n’en portait pas. Aujourd’hui, il est très rare de voir un homme porter des talons (sauf Nicolas Sarkozy…), puisque ceux-ci sont associés à une féminité exacerbée. Comme quoi, la mode et ses codes changent sans cesse avec le temps.
Les années 2010, elles, marquent le début de l’ère de la sneakers : fini l’inconfort des chaussures en cuir et des talons, tout le monde porte des baskets pour aller au travail. La mode du streetwear est en plein essor certes, mais il y a d’autres facteurs à prendre en compte. En 2016, après le mouvement #MeToo, la nouvelle vague féministe renverse les injonctions à la féminité : porter des baskets et être à l’aise est aussi une manière de s’émanciper des talons inconfortables qui limitent les mouvements. Ce micro phénomène, bien que secondaire face à d’autres revendications, est pourtant révélateur d’une chose : on a envie d’être bien dans ses pompes pour renverser le patriarcat. Et c’est bien cette notion de confort qui est au centre de nos préoccupations mode cet été.
From beauf to B.O.F
Je te la donne si tu ne l’as pas : B.O.F, c’est l’acronyme d’un magazine de mode qui s’appelle Business of Fashion :)
Source : Instagram / @courtesyofbalenciaga
Les tongs, c’est l’accessoire phare de la panoplie du campeur, celui qui pose sa caravane au camping du Grau-du-Roi et qui n’a comme seule activité des aller-retours à la plage. C’est aussi celui du brésilien qui se pavane sur Ipanema à Rio de Janeiro ; et si vous y êtes déjà allé.e.s, vous vous êtes sûrement demandé comment eux pouvaient porter des tongs aussi bien. Les Vibram, c’est un peu différent, c’est la chaussure de celui qui marche pieds nus tout le temps, mais qui, lorsqu’il va en ville, a quand même besoin d’une paire. Bref, vous l’avez compris : ces godillots n’ont rien à faire dans un magazine de mode. Enfin…
En 2020, Balenciaga défraye la chronique en sortant deux paires de chaussures en collaboration avec Vibram Five Fingers. Un choix d’apparence disruptif et étonnant, mais qui entrait pourtant bien dans la continuité de la DA de Demna Gvasalia, directeur artistique à cette époque : celle de rendre ses lettres de noblesse au “moche”. Aussi, 2020, année du très célèbre virus, est aussi celle du confort : on ne veut plus s’embarrasser avec des vêtements et chaussures inconfortables… puisque l’on reste à la maison.
Bon, les Vibram de Balenciaga n’ont rien de confortables mais ont au moins le mérite d’une chose : elles ont annoncé l’arrivée en force des Five Fingers les années suivantes. Et ça n’a pas manqué, puisque cette année des influenceurs comme Léa Waldberg ont eu l’opportunité de recevoir en gifting l’une de ces paires, de les arborer fièrement dans la rue et même de les pimper à la sauce y2k.
Source : Instagram / @leawaldberg
Alors, on en tire quoi ? Les Vibram ne sont pas au goût de toustes et c’est bien là le point clé : c’est ce type de tendance qui nous rappelle le gap énorme entre le petit milieu intellectuel et artistique de la mode et les autres. Non seulement, c’est une paire “hors norme”, mais elle est en plus onéreuse (entre 90 et 150€ selon le modèle). Il s’agit également d’avoir le bagage pour comprendre pourquoi elles ne font plus partie de l’apanage du moche et d’avoir “les codes” pour les porter. Oui, ce n’est pas la même chose si on les porte avec un outfit bien léché en allant grab un matcha to go que si on s’appelle Gérard et qu’on va faire une rando avec. Aujourd’hui, porter quelque chose de laid, c’est une manière comme une autre d’entrer dans le club très restreint des “cool kids”, afin de montrer qu’eux, ont “compris” les codes de la mode.
N’attrapez pas ma veste : non ce n’est pas un problème si vous en achetez, mais ça ne sert à rien de faire la grimace quand quelqu’un vous dit que vos Vibram sont moches, parce qu’elles le sont… et c’est pour ça que vous les portez. ;)
Le revival de Havaïanas
Cette année aussi, les tongs ont surfé sur un vent nouveau. On avait déjà l’habitude d’en voir à la Fashion Week de Copenhague, où toutes les danoises, dont le chic décontracté est à faire tomber à la renverse toutes les parisiennes, portent non sans un brin de nonchalance une paire de tong rehaussée d’un jean parfaitement coupé. C’est cette poésie du string de pied qui nous a tapé dans le coeur en 2025. Ce pantalon denim légèrement cintré, ressorti de notre dressing de 2015, sublimé par LA paire d’Havaïanas qu’on s’arrachait toutes 10 ans avant si on avait eu la chance de pouvoir visiter le Brésil.
La marque a donc décidé de prendre un nouveau tournant, notamment en sortant de nouvelles paires de tongs à la sauce 2025 : bout pointu style styletto comme si elles aussi attendaient la sortie du Diable s’habille en Prada 2, bout carré qui rappelle un peu les biker boots qu’on portait l’hiver dernier et même l’ajout de petits gems personnalisables, comme un clin d’oeil à ceux collé sur nos dents. Bref, Havaïanas a tout compris : surtout lorsque l’on voit le nombre de gifting faits aux influenceur.euse.s qui n’ont pas hésité à les porter à Paris, bien loin de l’habitat d’origine de la tong.
Source : Instagram / @havaianaseurope @lenamahfouf
La mode aime s’approprier des éléments populaires… Car si l’on remonte à la création de cette petite chaussure, il faut remonter en 4 500 av. J.-C (oui, ça daaate). Ce sont les travailleurs égyptiens qui imaginent la tong en créant une semelle à partir de papyrus et une petite lanière en cuir. Entre temps, cette chaussure plus que facile à réaliser a traversé les époques et est pendant longtemps restée l’apanage des classes populaires. Et encore une fois, comme les Crocs, le sac Tati ou même le jean, les classes bourgeoises se réapproprient ces éléments de garde robe pour en faire un must-have… ou une micro-trend, dont on entendra plus parler l’année prochaine. À suivre.
Les nouveaux va-nu-pieds
Havaïnas pousse le kink du pied encore plus loin, grâce à sa collaboration avec la marque de bijoux Simuero. Au menu ? Des bagues de pied à faire jalouser nos mains. Un bijou très intime, voir confidentiel, qui sublime ce que l’on veut ordinairement caché. Face à cette tendance, la pédicure parait presque out of fashion, ou du moins insuffisante pour avoir les plus beaux pieds de la plage… et de la Capitale.
Source : Instagram / @simuero_ @havaianaseurope
Ce micro-phénomène va de paire avec le retour en force des feet-tattoos (tatouages de pied), une autre manière, encore d’habiller cette partie du corps.
Ce que je trouve intéressant de décoder, c’est : qu’est-ce que les pieds représentent pour nous, la Gen Z ? Selon moi, ils sont le symbole de la liberté, ce qui nous rapproche de la Terre, de l’essentiel. Bien loin de nos téléphones et des réseaux sociaux, il s’agit peut-être d’une manière de se déconnecter, d’incarner ces nouveaux va-nu-pieds fantasmés, qui envoient valser le salariat qu’a connu nos parents pour virevolter à droite à gauche, mood digital nomad, freelancers ou backpackers en quête de découvertes. Parce que c’est quand même beaucoup plus confortable de travailler en tong qu’en talons trop serrés, surtout quand on peut le faire de chez nous, ou à l’autre bout de la planète.
Doit-on tirer une conclusion de toute cette affaire ? Doit-on vraiment y voir une manière de se reconnecter à la Terre, à la sauce Gen Z ? Peut-être. Mais il est intéressant de voir que, même si cette micro-trend a, comme toutes les autres, tendance à fatiguer nos esprits, nos comptes en banque et nos feeds Instagram, elle a au moins le mérite de rendre beau ce que l’on trouvait moche.
À la semaine prochaine <3.
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