Scalpel et bistouris

J'ai pleuré en voyant un vêtement. Prise de panique, j'ai couru chez ma psy pour lui raconter cette émotion hors du commun. Voici sa réponse : "Considérez-vous la mode comme un art ?". Oui, évidemment.

Pop' Couture
4 min ⋅ 25/05/2025

Contre-Couture

Ici, on décrypte la mode, sans faire dans la dentelle.

Disséquer la matière : Maison Martin Margiela

La semaine dernière, en scrollant Tik Tok pour la deuxième heure de la journée, je suis tombée sur un haul de la vente privée Margiela, organisée par Arlettie. Ni une, ni deux, j’ai foncé sur le site et je me suis inscrite. J’avais très envie de faire des bonnes affaires ; mais surtout voir, toucher, respirer, essayer quelques pièces des anciennes collections de cette marque que j’admire tant. Et je ne parle pas que des tabis.

Printemps-Été 1989Printemps-Été 1989

Pour vous la faire courte, Martin Margiela né à Louvain en Belgique en 1957, est diplômé de l’Académie des Beaux-Arts d’Anvers, où il fréquente les “6 d’Anvers” (TW noms imprononçables : Dries Van Noten, Ann Demeulemeester, Walter Van Beirendonck, Dirk Van Saene, Dirk Bikkembergs et Marina Yee), un groupe de créateurs belges avant-gardistes devenus très influents à partir de la fin des années 1980. Puis, il devient le bras droit de Jean-Paul Gaultier entre 1984 et 1987, avant de fonder sa marque en 1988. Il se démarque par une vision très conceptuelle du vêtement et n’hésite pas à travailler au coeur même de la matière. Après de nombreuses années à la tête de sa maison, il finit par la revendre en 2009. Entre 2014 et 2024, c’est le designer controversé John Galliano qui était à la tête de la direction artistique.

Défilé dans une aire de jeux abandonnée, Seine-Saint-Denis, Automne 1989Défilé dans une aire de jeux abandonnée, Seine-Saint-Denis, Automne 1989

Arrive le jour tant attendu. Nous sommes samedi matin, je suis sortie la veille. Le réveil sonne, il est 9h, un peu trop tôt pour le week-end en lendemain de soirée mais largement à l’heure pour filer, dès l’ouverture, à la vente privée. J’embarque mon copain, et on fonce au lieu de rendez-vous. Nous arrivons en avance, comme tout bon fashion addict qui se respecte, et on attend sagement l’ouverture pour entrer dans le grand bain de la mode. On ne sait plus trop si on est dans la file d’attente du Bergain ou à l’ouverture d’un énième pop-up “cool” dans le Marais. 11h26, on montre notre ID au vigile, on pose nos affaires au vestiaire et on place notre téléphone dans une pochette (car oui, comme dans une boite techno berlinoise, ici : no photo, no video) et c’est parti pour l’autoroute du kiff.

Robe trompe l'oeil, 2009 Robe trompe l'oeil, 2009

Le lieu est grand, les vêtements débordent. Lorsque je m’approche, le constat est clair : ce ne sont pas de simples “vêtements”, ce sont des créations rares, que l’on n’a pas la chance de croiser tous les jours. Mon oeil s’arrête d’abord sur un cardigan beige, dont les découpes et les détails rappellent la superposition des couches que l’on peut faire en hiver : soutien-gorge, caraco en dentelle, petit t-shirt puis le pull. Le mélange des matières n’évoque rien d’autre que ce moment, le matin, où les pièces s’accumulent, se tendent et se tordent dans une poésie propre à l’habillement. Celui-ci se ferme par derrière, mais semble pourtant ouvert sur le devant. C’est un méli-mélo d’éléments qui rend la pièce unique, presque indescriptible, sinon magnifique.
Je me déplace ensuite devant un jean, dont le denim semble avoir été disséqué au scalpel. Les micro-fils qui dépassent des découpes ne sont pas là par hasard : ils sont la preuve d’une recherche au coeur de la matière, comme si elle nous en disait plus que le vêtement lui-même. Je me détourne alors vers un pull couleur tartan dont la maille s’évapore du haut vers le bas. C’est l’entre-croisement des fils qu’il faut ici observer : le rouge, le noir, le pailleté, le orange, du nylon à la laine en passant par le lurex. La pièce semble se décomposer, comme un appel pour fouiller à l’intérieur de la maille.

Collection "Artisanale"Collection "Artisanale"

Puis, au détour de quelques manteaux sublimes, de chaussures improbables et de sacs que mon coeur adore et mon compte en banque déteste, je trouve cette pièce. Le top de mes rêves. Celui dont, et je n’ai pas peur de le dire, je rêve encore. Il regroupe, à lui-seul, plusieurs codes de la marque : le trompe l’oeil, le mélange de matière, le “dessous-dessus”… il s’agit d’un top dos nu à mi-chemin entre un petit tablier et un débardeur sur lequel on aurait photocopié des fleurs. Me voilà prise d’une émotion inattendue, peut-être à cause du prix certes (238€ au lieu de 1100€, une bonne affaire cela dit…) mais aussi parce qu’il s’agit d’un des plus beaux vêtements que j’ai eu la chance de toucher, d’essayer (et que j’ai failli acheter). Et c’est là la puissance du Créateur : provoquer une émotion, exceptionnelle, à la vue de cette oeuvre. Et c’est là la puissance de Martin Margiela : aller à l’intérieur de la matière, comme s’il la disséquait soigneusement, en allant chercher au coeur de celle-ci la réponse à cette fameuse question “Considérez-vous la mode comme un art ?”.

- “Oui, évidemment.”


L’effet Kiff-Cool

Chaque semaine, l’effet kiff-cool a carte blanche. Dans cette rubrique, j’invite des cop’s à parler de ce qu’iels ont kiffé (ou pas), à s’amuser, à râler, bref à écrire tout ce qu’iels ont envie. Ça peut aussi être l’occasion pour moi de parler de mon coup de coeur (ou coup de gueule) de la semaine.

L’évènement mode de la semaine : Léna Situations wearing The Row

Et non Madame Abisror, nos mères ne se sont pas battues pour que nos jupes puissent être courtes, elles se sont battues pour que l’on puisse porter ce qu’on veut.

La question que je me pose : et si c’était Meryl Streep ou Marion Cotillard qui avaient porté cette robe, inspiration évidente des années 1970 croisée avec la modest fashion et un brin de minimalisme (qui ont fait la réputation de la marque), auriez-vous eu la même réaction ? Sans mauvaise foi, je ne pense pas que vous vous seriez permise la même analyse. Quel dommage. Vous êtes passé à côté du plus bel évènement mode de la semaine.

Instagram / @lenamahfoufInstagram / @lenamahfouf

Lorsque je me suis décidée sur le sujet de cette chronique, la cadre Renaissance n’avait pas encore rédigée le tweet dans laquelle elle accuse l’influenceuse Léna Situations “d’entrisme” (musulman ?) faisant référence à sa robe large et fluide, ainsi que son foulard lors d’une apparition au Festival de Cannes. Mouais. Ça m’a énervée, non seulement face à l’islamophobie évidente de cette déclaration bien pauvre de sens, mais aussi parce qu’il s’agissait, selon moi, de l’évènement mode de la semaine.

Et si on se concentrait quelques minutes sur la robe elle-même. Une tunique The Row, en soie dont la fluidité rappelle le vent du sud et dont la couleur “bone” sur le site, évoque le sable qui cottoie la Croisette. Le choix est d’autant plus pertinent qu’il contraste à l’habituel (et désuet…) glamour de la montée des marches. La marque, The Row, créée par les soeurs Olsen. Oui oui, Mary-Kate et Ashley Olsen, celles qui ont rendu le City Bag Balenciaga destroy ultra-tendance et qui ont bercé notre enfance sur Disney Channel. Y a-t-il un quelconque rapport avec les Frères Musulmans ? Pas sûr.


Pssst. Si tu veux soutenir cette newsletter, n’hésite pas à faire un tour par ici. C’est une cagnotte en ligne qui me permet de couvrir certains frais et de pouvoir investir dans des projets futurs. Merci.

Pop' Couture

Par Salomé Bruneau

Les derniers articles publiés